Jean-Pierre Fontana

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Le sourire de Mona Lisa

Publications : Les vagabonds des rêves 3  (Oxalis Editions)  Novembre 2001

 

à la mémoire de Robert Young
dont la nouvelle
« Sur le fleuve »
est l’une des plus belles jamais écrites sur le rêve.





Première partie


Vendredi soir, 22 heures.

« E viva la revoluciòn! » beugla Miguel en projetant son poing droit vers les poutres noircies.
« Qu’est-ce qui lui prend ? » toussota Loïc en levant les yeux de l’éventail de cartes.
Il aperçut l’espagnol en équilibre instable sur une table et ne put s’empêcher de songer au funambule de La Strada de la façon dont il écartait les bras comme un oisillon au moment du premier envol.
Un autre joueur regarda à son tour au-delà du tapis encombré de pièces et de jetons
« Merde ! fit-il à son tour. Le con ! »
Au même moment, Miguel prenait son élan. Une chute, lente d’abord, probablement à cause de sa haute taille et de la raideur consécutive à l’absorption excessive d’alcool. Il y eut ensuite un bruit désagréable lors-que le corps, au bout de l’arc de cercle, toucha enfin le sol. L’instant d’après, une formidable rumeur soulevait la clientèle et la précipitait autour de l’homme inconscient.
« L’a sûrement dû s’casser què’qu’chose ! »
 « Nom d’un chien ! C’te gamelle ! »
Les joueurs n’avaient pas quitté leur place, de même que deux ou trois consommateurs. Et Evangéline. Blottie dans un angle de la salle, à proximité des joueurs, elle n’avait d’yeux que pour Loïc. C’était pour lui, ou à cause, qu’elle venait ici presque tous les soirs, dans l’espoir qu’il daigne enfin lever les yeux sur elle. Mais il ne regardait que ses cartes. Peut-être même ne s’était-il jamais rendu compte de sa présence régulière.
« Alors, Loïc, c’est à toi d’ causer !
- Je garde ! » grogna-t-il après avoir hoché la tête à plusieurs re-prises.
Aucun des autres joueurs ne paraissant vouloir lui contester l’annonce, il jeta, et les autres à sa suite, les pièces de monnaie dans la mouche, et tandis qu’il effectuait consciencieusement son écart, ses compa-gnons parurent s’inquiéter quelques instants du spectacle de la salle. Evan-géline, pour sa part, ne se souciait pas le moins du monde de l’agitation grandissante. Elle observait Loïc intensément. Vingt-cinq ans tout au plus, cheveux bruns bouclés, une certaine naïveté mais, surtout, beaucoup d’incertitude, transparaissant dans ses yeux.
Dans la salle, le remue-ménage était à présent à son comble. Deux grands gaillards avaient soulevé Miguel et l’avaient allongé sur une table. Une femme essayait tant bien que mal d’éponger le sang qui bar-bouillait le visage de l’espagnol. Chacun y allait de son commentaire tandis que le patron du cabaret gueulait au téléphone que c’était salement urgent. L’incident était en train de tourner au burlesque. Mais Evangéline ne lui trouvait pas matière à sourire. Au contraire. Loïc continuait de l’ignorer et elle se sentait gagnée par la déprime. D’autant qu’elle venait dans ce fichu bistrot uniquement dans l’espoir qu’il s’intéresse à elle. Et que, en dépit de tous ses efforts et de ses allées et venues, il ne levait pas les yeux de ses sa-tanées cartes.
L’alcool, se surcroît, ne clarifiait pas ses pensées. Au contraire. Si elle avait espéré qu’il l’aiderait à chasser ses idées noires, c’était raté. Le ras-le-bol atteignait le seuil fatidique.
« Qu’est-ce que je donnerais pas pour voir péter tout ce bordel !  balbutia-t-elle en avalant la dernière gorgée de tequila qui se réchauffait au fond de son verre.
Des mots qui pouvaient surprendre, venant d’une physionomie au charme de vierge romane. Son visage, un peu trop rond et régulier, sem-blait surgi d’une autre époque: Lèvres bien ourlées de chaque côté de la fente étroite de la bouche, nez droit tracé comme un axe de symétrie jus-qu’au front haut et dégagé, les cheveux tombant de chaque côté du visage en une masse sombre et presque rigide qui pouvait faire penser à une coiffe ancienne.
Faire la baise avec une bombe H en forme de phallus, qui ex-ploserait juste au moment jouissif ! rigola-t-elle intérieurement. C’est ça qui m’plairait. Paf ! L’éclatement total. Un obus atomique qui éparpillerait la mort comme un godemiché son ersatz de sperme...
« Je vous demande pardon ! Permettez-vous que je m’asseye ? »
Elle leva brusquement la tête, interloquée, puis aussitôt déçue. Ce n’était malheureusement pas Loïc. L’homme avait tout d’un étranger: Epiderme sombre, regard noir et incisif, cheveux presque crépus. Quelque chose d’inquiétant dans l’œil que la jeune femme ne remarqua pas, trop ivre désormais pour percevoir autre chose que le billet de 10 euros qu’il venait de poser sur la table et qui lui promettait cet autre verre qu’elle n’avait plus les moyens de s’offrir.
Elle acquiesça sans s’en rendre compte. De toute façon, elle s’en moquait. Rien ne comptait plus qu’un autre godet de sa boisson favo-rite qui lui ferait peut-être enfin oublier la galère quotidienne: la manche, les ouatères de la gare pour se faire un brin de toilette et, des fois, quand elle avait fait chou maigre, pour se faire tirer par un mec pas trop moche en échange de quelques biftons. Et dire, pour couronner le tout, qu’elle s’appelait Evangéline !
« C’était sérieux ? » demanda-t-il.
Elle lui adressa un regard presque vitreux.
« De quoi est-ce que vous causez ? finit-elle par répondre d’une voix mal assurée lorsqu’elle fut certaine qu’il ne s’adressait pas à quelqu’un d’autre.
Il lui adressa un sourire désarmant.
« Des fois que je pourrais vous aider... »
L’homme avait pris un air énigmatique. Leurs regards se croisè-rent. S’immobilisèrent. Elle se laissa sombrer dans l’eau glaciale des pu-pilles qui la fixaient intensément.
Le temps passa.
Elle ne se rendit même pas compte qu’elle parlait, avec une ap-plication qui ne parvenait pas à rendre ses phrases moins incertaines. Elle lui confessait son histoire - le récit de sa déplorable, insignifiante et ridicule vie - sur un ton qui aurait pu être pathétique s’il n’avait subi les fluctuations de sa lucidité.
Elle avala, presque d’un trait, le troisième verre qu’il venait de lui offrir, sans se préoccuper outre mesure de sa générosité. En fait, dans un coin obscur de son cerveau, elle était certaine que, d’un moment à l’autre, il allait lui proposer de la conduire quelque part où il pourrait s’occuper d’elle. C’était toujours comme ça que ça se terminait quand un type lui fai-sait la causette. Mais c’était pas grave à présent. Elle avait l’habitude. Et au moins, avec un peu de veine, elle serait au chaud durant toute une nuit. Peut-être même qu’il lui filerait un peu de fraîche.
La salle, jusque là bondée, s’était à présent presque vidée après que l’ambulance du SAMU ait emporté Miguel. A l’autre table, les joueurs de tarot s’excitaient sur une chasse au petit et Loïc ne l’avait toujours pas regardée.
« Ça signifie quoi, exactement, m’aider ? questionna-t-elle brus-quement, se souvenant enfin des paroles qu’il avait prononcées juste avant qu’elle ne lui raconte son histoire.
- Ne croyez-vous pas que la vie est parfaitement inutile si elle ne nous permet pas de réaliser nos plus petits désirs, » lui répondit-il avec cet accent latin qu’elle avait remarqué depuis le début.
Elle resta sans réponse, bouche bée. La remarque progressait dans son cerveau avec une lenteur de limaçon.
« Voilà ce que je vous propose, enchaîna-t-il devant son silence. Je vous offre le gîte, le couvert, je vous donnerai même un peu d’argent et je m’engage à réaliser vos vœux.
- C’est ridicule ! pouffa-t-elle, bien qu’intérieurement ébranlée. Vous me connaissez même pas. Et qu’est-ce que vous allez me demander en échange ?
- Ni votre âme ni votre corps. Vos rêves tout simplement.
- Mes rêves ? Alors là, si j’en ai eu à revendre, je sais pas s’il m’en reste encore. De toute façon, je vois pas lesquels de mes souhaits vous pourriez bien exaucer.
- Faire sauter tout ce bordel ! pour reprendre à peu près vos pro-pres termes, susurra-t-il. Ecoutez-moi ! Est-ce que vous accepteriez de vous prêter à une expérience un peu particulière ?
Evangéline réprima un sursaut. Drôle de type et drôle de sujet de conversation. Elle aurait dû y penser. Il devait avoir des instincts sado-maso ou une idée un peu tordue derrière la tête. Mais elle eut grande envie malgré tout de pousser plus loin le jeu. Il serait toujours temps de faire ma-chine arrière. Elle voulait bien aller jusqu’à la sodo, voire se fader une autre gonzesse si ça pouvait lui faire plaisir, mais pas question de fouet ou de conneries du même genre.
« Je vous vois venir. Vous savez, les mecs m’en proposent à longueur de journée, des expériences. Mais dites toujours ! »
Il commença à lui expliquer.
Et, à la stupéfaction d’Evangéline, ça n’avait absolument rien à voir avec la baise.
Il parla longtemps. Dans un chuchotis que nul autre qu’elle ne pouvait saisir. Et au bout du développement de son interlocuteur, autant par défi que par curiosité, Evangéline accepta de le suivre.
Si elle s’était attendue à ça !
Dire qu’elle avait cru qu’il ne s’intéressait qu’à ses fesses.
En se levant de son siège, et bien que les vapeurs de l’alcool se soient un peu dissipées, elle ressentit une sorte d’euphorie qui la fit tituber lorsqu’elle effectua la traversée du bar en évitant de regarder du côté des joueurs de cartes. Avec une certaine élégance et beaucoup de délicatesse, son bon samaritain la prit sous un bras dès qu’elle eut franchi le seuil. On aurait pu croire, à les voir ainsi enlacés, qu’il s’agissait de deux amoureux, pressés de regagner leur nid pour achever plus tendrement encore la soirée.
Il y avait peu de circulation à cette heure. Les rares noctambules avaient tout l’air de brebis définitivement égarées. Un crachin humectait les pavés des rues piétonnes, rendant la marche hésitante dans la montée vers le cœur ancien de la ville.
Au bout d’une dizaine de minutes à faible allure dans un dédale de ruelles aussi étroites que pisseuses, ils pénétrèrent dans une bâtisse dont la façade Renaissance en faisait remonter l’origine au temps des hôtels par-ticuliers. L’homme lui lâcha la taille. Il conserva néanmoins sa main dans la sienne pour la guider dans l’obscurité d’un couloir, puis d’un escalier à vis qu’ils descendirent. Ils se retrouvèrent bientôt devant l’unique porte d’un vestibule chichement éclairé d’une lampe de secours. Un instant plus tard, ils traversaient une immense salle noyée dans la pénombre que lui propo-saient les lampadaires de la rue à travers les vitres dépolies de plusieurs soupiraux.
Son guide la conduisit jusque vers une alcôve voilée par de lourds rideaux. De l’autre côté les attendait une minuscule pièce aménagée en studio. Il alluma l’une des appliques, l’invita à s’installer dans une chauf-feuse en cuir et lui servit un verre qu’elle avala d’un trait.
« Il m'a fallu des mois pour aménager ce local, expliqua-t-il. C'est tout petit mais très confortable. Il y a un cabinet de douche attenant et le frigo est bien garni. Nous tenons nos réunions dans la grande salle. Demain, je vous la ferai visiter. Mais pour l'heure, il vaut mieux que vous dormiez.
- Et vous ?
- Je vais en faire autant. » Il s'interrompit en même temps qu'il réalisait le pourquoi de sa question. « Oh ! N’ayez aucune inquiétude. J’ai un petit appartement au troisième. »
Il ne remarqua pas qu’elle avait légèrement rougi. Il s’était déjà levé et retirait de la poche de sa veste son trousseau de clés. Après en avoir détaché une, il la lui tendit.
« Vous n’aurez qu’à fermer derrière moi et vous serez ici comme chez vous. »
Dès qu’il fut parti, elle se jeta sur le canapé-lit sans se donner la peine de l’ouvrir ni de se dévêtir et tomba aussitôt dans un profond sommeil.

*

Nuit de samedi à dimanche, 0 heure30.

Allongée sur la table d’opération (c’est le terme qui lui était aussitôt venu à l’esprit lorsqu’elle avait visité le local mais son hôte l’avait appelée le divan), Evangéline laissait son regard parcourir le plafond, re-cherchant les dessins que façonnaient au fil du temps les infimes fissures et les craquellements de la peinture. Elle évitait soigneusement de regarder les personnes qui s’agitaient autour d’elle ou qui tapotaient sur les claviers des ordinateurs regroupés le long d’un mur. Les préparatifs ne seraient pas très longs, lui avait-on promis, mais il y avait des réglages à effectuer pour syn-toniser ses ondes cérébrales avec les appareils auxquels elle était reliée.
Elle n’avait pas peur. Une légère appréhension tout au plus. C’étaient plutôt tout ce dispositif et les fils qu’elle avait sur la tête qui la mettaient mal à l’aise. De même que cette ambiance feutrée qui lui rappelait les chuchotis des infirmières la fois où elle avait dû passer sur le billard pour un fichu kyste dans le ventre.
L’homme à l’accent latin l’avait d’ailleurs rassurée :
« N’ayez aucune crainte: vous ne risquez rien ! »
Elle allait être endormie par hypnose, qu’il avait dit. Ensuite, si elle avait bien tout enregistré, ils récupèreraient ses émissions cérébrales à l’aide des capteurs qu’ils lui avaient placés sur le crâne (un peu comme pour un électroencéphalogramme) et, dès qu’elle commencerait à rêver, leur batterie d’ordinateurs décrypterait les signaux pour les traduire en images sur des écrans. C’est alors qu’ils interviendraient à l’intérieur de son rêve. Comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo.
Elle avait dû lui demander à quoi ça pouvait bien servir car elle se souvenait qu’il avait dit avec condescendance:
« A exaucer vos souhaits, naturellement. »
L’homme qui s’installa à son chevet avait un regard glauque et la voix chaude de ceux qui pratiquent le chant choral: des intonations enve-loppantes dont le rythme subjuguait. Il lui avait fait avaler un breuvage ca-piteux. Il lui ordonna de ne pas le quitter des yeux. Puis il entama une lente et mélodieuse litanie dans une langue inconnue... s’il s’agissait bien d’une langue étrangère.
Alors, peu à peu, bercée par cette lente mélopée, des rouages se grippèrent quelque part dans sa tête tandis que le sommeil la gagnait irré-sistiblement.
« Laisse-toi aller, petite, afin que les chakram agissent. »
Elle eut comme l’impression d’être la victime propitiatoire de l’officiant d’un culte satanique. Mais il était trop tard pour s’échapper. Elle ne pouvait même plus remuer un doigt. Elle ne devinait de la nuit noire qui l’enveloppait que de rares lucioles dans un ciel d’encre. Un orgue électrique jouait quelque part un air lugubre : un arrangement du Dies Irae. Des formes imprécises s’agitaient dans la brume, dont les mouvements se décalaient trop vite hors de son champ de vision pour qu’elle puisse les identifier.
Si elle avait pu se redresser, recouvrer ses esprits, nul doute que la cérémonie lui serait apparue sous un tout autre aspect. Mais une force in-visible et insurmontable la clouait sur la table au revêtement de mousse et de plastique.
Bon Dieu! Qu’est-ce que j’ai dû picoler, songea-t-elle.
La nuit se refermait inéluctablement autour d’elle et les points lumineux qui perçaient le drap funéraire du firmament en deuil s’éteignaient bien trop vite, comme soufflés par un ouragan silencieux.
« Ferme les paupières ! Détends-toi ! Le voyage ne fait que commencer, » entendit-elle le sacrificateur prononcer.
Des doigts fouillaient à présent sa chevelure. Elle percevait un ronronnement qui faisait vibrer la peau de son crâne. Elle ressentit même un étrange massage auquel était soumis son cuir chevelu et elle se prit à ad-mettre qu’elle devait être complètement ivre pour imaginer de telles absur-dités. Comme si elle avait les moyens de se payer le coiffeur ! Elle aurait même juré que des milliers d’aiguilles pénétraient dans sa tête. A un certain moment, elle eut l’impression d’avoir été poussée dans l’eau saumâtre d’une piscine abandonnée. Dans un pur réflexe de survie, elle retint son souffle tandis que ses mains, tendues pour le plongeon, crevaient la surface huileuse.
Elle flottait. Le vent allait se lever bientôt. Alors il l’emporterait pour une étrange croisière: Un voyage dont elle n’était pas du tout sûre de connaître la réelle destination.
Et comme elle l’avait pressenti, une houle, dont elle percevait à présent les halètements sur son visage, agita peu à peu le socle qui la sup-portait. Le vaisseau semblait sur le point de quitter le port. La traversée du Styx, imagina-t-elle sans oser prononcer le nom du fleuve des enfers. A sup-poser toutefois qu’elle ait pu extraire le moindre son de sa gorge broyée à présent par une ombre si épaisse qu’elle en était devenue tangible.
« De l’autre côté du flot des âmes mortes se trouve la terre des errants, lui chuchota une voix intérieure. Il suffit, pour s’y rendre, de héler le passeur afin de goûter à la seconde vie. »
L’étreinte des ténèbres se resserra encore, étouffant son souffle, pressant ses seins et sa cage thoracique au point que tout mouvement de la poitrine devint impossible. Evangéline craignit soudain de souffrir. Elle ne ressentit, au contraire, que de la délivrance à cesser l’effort continuel de vi-vre. Elle pensa: Suis-je morte ? Mais la barque rejetait déjà très loin la question de sa lente glissade sur le fleuve Ténèbres. L’autre rivage était en-core éloigné. Elle pouvait en manquer le port, couler au lieu de l’atteindre, comme tant d’âmes. Mais les choses, alors, ne seraient pas ce que l’étranger, dans le petit bistrot, avait décidé pour elle.
Qu’est-ce que je donnerais pas pour foutre tout ça en l’air!
N’était-ce pas ce qu’elle avait ardemment désiré ?
Or le sham’man, à présent, lui ouvrait le passage.

*

Nuit de samedi à dimanche, cinq heures du matin.

Evangéline volait. Evangéline rêvait. Evangéline planait comme si elle venait de fumer un joint. Curieusement, le visage de Loïc, le joueur de cartes du bistrot, parut se matérialiser devant ses yeux: Il lui sembla en-suite qu’elle assistait à la chute spectaculaire de Miguel. Elle perçut même le craquement des os lorsqu’il toucha le sol. Puis la scène se remit en mar-che et la chute se reproduisit avec, à son épilogue, l’écrasement disgracieux. Et, de nouveau, Miguel leva le poing et entama la descente pour une reprise de sa dégringolade qui  ne voulait jamais s’interrompre tandis que Loïc ef-fectuait son écart comme si de rien n’était.
Enfin, la scène à répétition cessa.
Evangéline se sentit alors entraînée, aspirée, avalée, digérée puis emprisonnée dans une cellule aux parois indiscernables. Mais dans le même temps, son corps se dispersait en milliards de fragments. Elle dut lutter pour empêcher sa complète désagrégation et recomposer patiemment le puzzle de son identité. Lorsqu’elle parvint enfin au bout de son ouvrage, un panorama se précisa, pour l’instant hors d’atteinte, à la fois réseau complexe de cir-cuits électroniques et paysage indistinct du territoire situé de l’autre côté du fleuve Mort.


 Deuxième partie



Dimanche matin, 9 heures 45.

Loïc Perri se laissa tomber dans le fauteuil, allongea ses immen-ses jambes en poussant un soupir de satisfaction et posa les mains bien à plat sur les accoudoirs. Il se sentait heureux: Une sensation sans doute éphémère mais qu’il s’efforça de goûter de toute la force de ses vingt-cinq printemps. La pièce respirait l’ordre et la propreté. Il avait fait le ménage à fond et s’était en outre payé le luxe d’acheter une douzaine d’œillets rouges qu’il avait disposés dans un vase d’opaline. Les rideaux, bien que tirés, lais-saient filtrer la clarté d’une belle matinée d’automne. A la télé, un couple aussi enthousiaste que sympathique communiquait des avis circonstanciés sur les mangas récemment sortis. Dans la petite bibliothèque, entre les oeu-vres complètes de Camus et de Proust, était inséré un buste de Beethoven en plâtre monté sur un socle d’ébène.
Un instant, il songea à éteindre le récepteur et à placer, sur la platine laser, la compil de Old Big Bunny que Gaby lui avait passé. L’air de You’re beauty sautillait dans sa tête malgré les accents passionnés des commentateurs qui ne tarissaient pas d’éloges sur les nouvelles aventures du Shogun de Taramex. Mais il était tellement bien, Loïc, qu’il n’eut pas le courage de se relever.
En cet instant précis, il aurait voulu réunir en un seul tous ces menus plaisirs qui donnaient un peu de sel à sa vie: déguster un Four Roses, lire le dernier Dean Koontz, savourer une charlotte aux poires, feuilleter un album de dessins d’Enki Bilal... Mais il pouvait néanmoins s’imaginer qu’il se les offrait, ces petits bonheurs, et c’était déjà pas si mal d’en éprouver l’illusion.
Un enfant se mit à pleurer quelque part dans les étages, distillant du même coup un rien de mélancolie dans l’ambiance feutrée de la salle de séjour. Il leva les yeux vers l’écran bleuté du téléviseur. Des dragons s’expliquaient avec d’immondes larves qui n’avaient d’inoffensive que l’apparence. Et au milieu de cette troupe rampante se dressait le mystérieux personnage entouré de son escadron: des guerrières aussi belles et dévêtues que mortellement efficaces.
Un sourire étira les lèvres de Loïc: des lèvres qu’un auteur de polars aurait certainement qualifiées de sensuelles et de gourmandes. L’excitation des présentateurs lui paraissait d’autant plus amusante qu’il ne s’intéressait pas le moins du monde aux dessins animés. Il n’avait mis en marche le téléviseur qu’en prévision du film qui allait suivre. De toute fa-çon, il n’aurait pas eu le courage de sortir. La semaine avait été particuliè-rement épuisante à cause de la panne survenue à deux B.R.L. 8.800, panne qui avait immobilisé toute une chaîne de fabrication. La partie de tarot de la veille s’était éternisée tard dans la nuit. Aussi goûtait-il d’autant mieux cette journée en solitaire avec le vieux Pipeau grotesquement allongé sur la mo-quette, pattes en l’air, et qui levait parfois vers lui son regard tendre de rehpinscher.
Quelqu’un cria dans l’escalier. Une voix aiguë de femme répon-dit avec un accent contrarié. Loïc s’enfonça davantage dans sa bulle et es-saya de se concentrer sur le petit écran qui déversait à présent quelques pla-ges publicitaires.
C’est au moment précis où le jingle annonçait la fin de la pub que l’image parasite apparut, semblable au découpage d’une silhouette en pointillé. Un visage plus précisément, demi-profil instable et impossible à identifier à cause des "noir et blanc" trop mobiles du générique du western.
Loïc patienta un peu plus d’une minute. Il s’attendait à ce qu’apparaisse la précaution habituelle, du genre: Veuillez nous excuser pour la mauvaise qualité de l’image. Mais lorsqu’il lui fallut se rendre à l’évidence que les studios - ou le réémetteur - n’étaient en rien responsable de l’interférence, il se contraignit à se lever pour prendre la télécommande oubliée à côté du récepteur afin de vérifier si le phénomène persistait sur un autre canal. Il n’était pas impossible non plus qu’un ennui technique quel-conque superpose le programme d’une autre chaîne sur celui qu’il regardait.
Mais lorsqu’il eut effectué la manœuvre, Loïc dut admettre qu’il ne s’agissait en rien d’une semblable collision. Le nouveau canal fournissait en cet instant une série américaine avec des astronefs qui tiraillaient à tout va. La chaîne suivante présentait un fabriquant de meubles anciens dans l’exercice de son art. Une autre diffusait le quatorze mille cent cinquante-huitième épisode de Beverly Hills. Mais le visage, dessiné en gros points, comme ces bélinos des journaux d’antan, revenait dans tous les cas sur im-pressionner les émissions.
Il zappa pour retrouver son film et regagna le fauteuil, quelque peu agacé. Le générique s’achevait et John Wayne apparaissait au premier plan devant un convoi de chariots.
Au grand soulagement de Loïc, l’image parasite commença alors à se dissoudre. Très vite, il oublia la forme imprécise qui achevait d’ailleurs de se disloquer sur les fumées lointaines d’un carnage. Il put dès lors suivre sans plus d’ennuis les longs troupeaux qui paissaient de l’autre côté de la rivière Rouge. Le besoin de fumer monta en lui en plein cœur de l’action mais il le refoula. La cigarette serait bien meilleure un peu plus tard, lorsqu’il aurait dégusté le repas chinois qu’il avait acheté la veille à l’hypermarché. Et le temps reprit son cours paisible dans le petit F2 du sixième étage de la rue Pierre Cuchin. Bientôt, le soleil quitta l’encadrement de la fenêtre et une douce clarté s’installa contre les vitres. Le rehpinscher dormait.
Le visage indélicat du parasite réapparut en transparence un peu avant que le film ne s’achève sur le triomphe de Montgommery Clift, un peu plus précis peut-être, un peu moins tremblotant en tous cas.
Loïc ne put réprimer un geste d’énervement. Bien que le film s’achevât, le phénomène le contrariait. Il pouvait être le signe avant-coureur d’une défaillance de son récepteur. Et même s’il n’était en rien un fanatique du petit écran, Loïc devait bien s’avouer qu’il lui arrivait souvent de goûter au plaisir de cette compagnie, d’autant que sa passion pour le cinéma ne trouvait pas toujours satisfaction aux propositions des salles de la ville et s’accordait encore moins avec les tarifs pratiqués et son salaire modeste.
Il se leva et éteignit le téléviseur sur un documentaire animalier consacré à la Patagonie, gagna la petite cuisine et mit au four les nems et les pâtés impériaux. Pipeau, aussitôt réveillé, l’avait suivi en silence, remuant seulement la queue pour lui signifier que la saine odeur des mets exotiques aiguisait son appétit.
Lorsqu’il revint au fauteuil du salon, une heure plus tard et ras-sasié, la cigarette longtemps retardée fumant entre ses doigts, Loïc avait ou-blié le parasite. Mais une fois le poste rallumé, la nuisance se rappela cruellement à son bon souvenir. Pire même. L’image importune avait pris de la consistance. Au début, elle s’était installée comme de la buée sur une vitre. A présent, les luminosités avaient trouvé leur équilibre et Loïc pouvait discerner l’ourlet des lèvres et le velours des joues de la jeune femme.
Elle lui souriait.
« Merde alors ! finit-il par s’exclamer. Si ça continue, on verra plus rien. »
Il zappa sur InfoSat pour saisir les nouvelles internationales. Mais au bout de quelques minutes, las d’être obligé de se crever les yeux pour suivre les reportages au travers du faciès qui s’interposait, il éteignit, plaça dans le lecteur laser la version instrumentale du Bingo de Jérôme Jé-romino. Un peu plus tard, il se rendit compte qu’il s’était assoupi, se leva et se rendit à la cuisine pour se préparer un café.
Pipeau le suivit et s’allongea devant la cuisinière à gaz, la truffe levée. Chaque fois que Loïc venait dans cette pièce, le chien manifestait un grand intérêt pour ses moindres activités.

*
Dimanche, 13 heures 45.

Evangéline ouvrit les yeux. Dans son rêve. Puis elle s’aperçut qu’elle n’avait pas du tout ouvert les yeux. Ils l’étaient déjà, pour autant qu’elle puisse considérer disposer encore d’un tel organe. Pas plus qu’elle ne rêvait parce qu’elle était sûre de ne pas dormir. D’ailleurs, c’était tout à fait différent. Quelque chose comme: ça fonctionne, puisqu’il y avait des moments où ça ne marchait pas.
Elle se trouvait dans un tunnel. D’un côté, le noir absolu. A l’autre extrémité, là où la lumière était apparue, une fenêtre.
Elle s’en rapprocha... si tant est que le terme "se rapprocher" puisse avoir une signification car, dans le même temps, elle se rendait compte que ce mouvement ne nécessitait aucun effort de sa part. Elle aurait pu dire aussi qu’elle flottait, à l’instar des occupants d’une navette spatiale en état d’apesanteur. Pour un peu, elle aurait juré qu’elle n’avait plus de corps. Mais, bien sûr, c’était une hypothèse totalement absurde. En tous cas, elle ne le sentait pas. Elle ne pouvait même pas le distinguer dans la noir-ceur opaque du lieu où elle se trouvait car la lumière extérieure, tout aussi étrange que cela puisse paraître, ne pénétrait pas en cet endroit. Elle n’éclairait que le dehors.
C’est alors qu’Evangéline l’aperçut. De l’autre côté de l’étrange hublot qui s’ouvrait à l’avant du vaisseau. Et très nettement, au contraire de ses « réveils » précédents au cours desquels elle n’avait perçu qu’une sil-houette floue dont elle n’était pas sûre qu’elle soit d’un homme.
Et elle le reconnut aussitôt. C’était son joueur de cartes. C’était Loïc.
Elle aurait pu s’en étonner. Puis elle se souvint que Jaime lui avait assuré qu’il accomplirait ses souhaits et dès lors, la présence du jeune homme lui parut tout à fait naturelle. Et cette fois, toute appréhension re-foulée, elle entreprit de l’appeler.
Il ne parut pas l’entendre. Il s’éloigna même jusqu’à disparaître de son champ de vision.
Elle en profita pour observer plus attentivement l’autre côté. C’était un salon de facture modeste, meublé d’un bahut imitation Henri IV, d’un meuble vitré abritant une chaîne hi-fi, de deux fauteuils, d’une table basse supportant plusieurs magazines - un programme télé à ce qu’il lui sembla, un hebdo d’informations, une revue avec un mannequin en couver-ture... - et un cendrier. Plus un chien, allongé sur la moquette.
De nouveau, elle essaya d’appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sa voix n’était que silence, un silence pourtant palpable comme devait l’être l’appel du Prince des Ténèbres lorsqu’il invitait sa future vic-time à le suivre. Elle se propulsa plus encore vers l’avant mais se heurta à une paroi invisible qui l’empêcha d’accéder à la pièce. Elle n’en effectua pas moins deux ou trois autres tentatives, mais en vain. Le passage était hermétiquement clos.
Une tasse à la main, Loïc revint dans le salon, s’installa dans son fauteuil, puis il la regarda, les sourcils froncés, avant de prononcer des mots qu’elle ne put entendre.
Cette fois, elle hurla. En vain. S’efforça de repousser la vitre. Et dut se rendre à l’évidence qu’elle n’avait plus de mains. Elle ne pouvait donc pas toucher. Ni se palper. Elle voyait, mais c’est à peu près tout ce qui lui était permis. Voir et penser. Evangéline n’était plus qu’un regard et un esprit. Elle était là, mais sans être véritablement présente.
Son corps avait disparu.
Une vague de panique la submergea. La peur venait de faire brusquement irruption en elle. Le vertige qui s’ensuivit lui fit perdre la vi-sion du salon comme la notion du temps qui s’écoula avant qu’elle n’en res-sorte. Elle oscilla entre conscience et inconscience, lumière et obscurité. Tout se déstabilisait autour d’elle.
Mais dès qu’elle parvint à recouvrer son calme, l’étrange fenêtre donnant sur l’appartement s’était à nouveau éteinte.
Tout comme elle.

*

Dimanche, 14 heures.

Dans le local souterrain, les opérateurs commençaient enfin à respirer. Le contact était définitivement établi et les images parfaitement nettes. D’un commun accord, ils lancèrent les enregistrements. Quelques-uns uns d’entre eux quittèrent leurs écrans des yeux ou leur poste de travail afin de se restaurer ou se désaltérer. La nuit et la matinée avaient été parti-culièrement longues et difficiles.
Jaime, l’homme à l’accent latin, se frotta les mains avec satis-faction. Son visage ne laissait cependant transparaître aucune émotion. Il s’enquit du comportement de la jeune fille.
« Elle va bien ! lui assura l’un des deux hommes qui se tenaient près d’elle. Pouls normal. Respiration régulière. »
Jaime remercia, prit son portable et composa un numéro dont les deux premiers chiffres révélaient que le destinataire de l’appel devait se trouver quelque part loin dans le nord. Dès que la sonnerie s’interrompit, il énonça seulement trois chiffres. Son interlocuteur lui répondit de même en lui en fournissant un autre code. Jaime coupa alors la communication et, cette fois, esquissa un léger sourire.
La première phase du programme était achevée.

*

Dimanche, 14 heures 30.

Loïc Perri referma la porte et regarda son chien qui se précipitait déjà vers le séjour pour une nouvelle séance de repos. La promenade avait pourtant été courte mais le temps s’était gâté et Pipeau n’affectionnait guère le crachin et la froidure. C’était un animal totalement embourgeoisé qui ap-préciait confort et bonne chère.
Loïc remit le téléviseur en marche. C’était ce qu’il avait de mieux à faire avec un temps pareil. Et puis, il y a des jours comme ça où on a seulement envie de ne rien faire. La télé constituait le moyen le plus sûr de ne pas voir passer le temps.
Après quelques publicités, le panneau-programme s’effaça sous la poussée des danseuses successives qui précédaient le lancement du film. Et le visage de l’inconnue se matérialisa dans la lucarne.
Une forte poussée d’adrénaline empourpra les joues et le front de Loïc. S’il l’avait complètement oubliée, celle-là, elle le lui faisait payer cher au plus mauvais moment. Juste sur le Jonathan de Hans Geissendorfer que diffusait Cinémagic.
Il se redressa d’un bond qui fit dresser les oreilles de Pipeau.
« Bordel de merde ! Ça va pas recommencer ! » brailla-t-il.
Mais l’interférence se moquait bien de le contrarier, et le sourire - qui n’avait rien à envier à la Mona Lisa de Léonard de Vinci -, la cheve-lure sombre, le front tramé comme un tissu opaque, voilaient le film au point d’empêcher totalement d’en suivre le déroulement.
Loïc fut pris d’une rage soudaine. Une folle envie de briser l’appareil. A la fois frustration et fureur, impuissance et révolte. Un équili-bre précaire entre la raison modératrice et l’impulsion primaire.
« Mais qu’est-ce que ça veut dire, enfin, fit-il, toujours à voix haute. Si c’est le réémetteur, ils se foutent du monde, ma parole. »
Le plus simple aurait été sans doute de demander à un voisin s’il était, lui aussi, victime du même phénomène. Pourtant, Loïc n’osa pas. Il se découvrit mille raisons de ne pas frapper à la porte d’en face. Et d’ailleurs, si c’était le cas, il aurait déjà entendu les gens hurler dans les étages. Non ! C’était inutile d’entreprendre une démarche aussi absurde. Demain, en re-vanche, il ne manquerait pas d’en parler à ses collègues de travail. Even-tuellement, il irait voir le revendeur.
Il faillit éteindre pour passer un moment en compagnie de Dean Koontz mais, après quelques instants d’une semi-réflexion teintée d’énervement, Loïc s’aperçut qu’il contemplait obstinément le visage im-portun sans plus penser au film qui se poursuivait à l'arrière plan.
Le sourire, surtout.
Et les yeux. Qui suggéraient de la malice tellement ils pé-tillaient. Etait-ce parce que leur propriétaire jubilait vraiment de lui infliger sa présence ou cette impression était-elle provoquée par le scintillement dans le cercle plus clair des pupilles.
Ce n’est rien d’autre qu’une illusion ! se persuada-t-il. Cette femme n’est pas vraiment réelle. Il s’agit d’une simple photo, d’une image reproduite par le prodige électronique à raison de mille six cent vingt-cinq oscillations par seconde, et qui s’est interposée sur la retransmission du film. Ils vont bien finir par s’en apercevoir.
Il alluma une cigarette et se déplaça lentement vers l’écran, se-lon un itinéraire tortueux et sous l’œil inquiet du rehpinscher. Une fois par-venu à quelques centimètres de l’écran, il se gratta longuement la joue.
Il aurait juré que le regard de l’image avait suivi ses moindres mouvements.
Hallucination !
Le mot était lâché. Malgré lui, Loïc haussa les épaules en se traitant intérieurement de fichu imbécile. La seconde d’après, il faillit même éclater de rire tandis qu’une pensée obscène lui traversait l’esprit. Il venait de s’imaginer se masturbant devant le téléviseur pour s’assurer que l’inconnue resterait impassible à sa provocation. Mais il n’osa pas en venir à un acte aussi ridicule. Pas un instant, il ne devait seulement penser que la Mona Lisa pouvait le voir. L’écran de la télévision n’était pas une fenêtre grâce à laquelle un quelconque Big Brother pouvait espionner ses moindres faits et gestes. Néanmoins, quelque part dans sa tête, une voix tentait de le persuader de la réalité de la présence. Et ce fut sans doute à cause de cette ombre de certitude que Loïc commença à agir comme si l’image parasite était un visiteur tangible.
Chimère ! lui hurla toutefois une autre voix depuis l’hémisphère rationnel de son cerveau. Aberration pure et simple ! Trop plein de l’imaginaire qui se déverse dans la normalité du quotidien en un fantasme dont tu ne parviens pas à circonscrire l’origine pour l’extirper comme une mauvaise herbe dans un potager !
Il n’avait pourtant qu’un petit geste à accomplir pour interrom-pre l’image obsessionnelle. Prendre la télécommande et appuyer sur la tou-che "arrêt".
Il ne le fit pas.
Plus il regardait Mona Lisa et plus il la trouvait belle. Vraiment belle. Et en plus, elle paraissait de plus en plus vivante, sur le point de se mouvoir, de lui parler. Comme la fiancée cinématographique de la créature de Mary Shelley dans le film de James Whale avant que la foudre ne l’anime.
Il suffisait peut-être qu’il attende encore un peu pour que se produise le miracle.
Mona Lisa.
Elle lui faisait indubitablement penser au célèbre tableau. Ce fut pourtant la voix d’Yves Montand qui escalada à cet instant les marches de ses souvenirs. Disque Odéon, K L 10.182. Henri Crolla à la guitare. Il le connaissait par cœur. Lorsqu’il était enfant, sur un vieux phono hérité de ses grands-parents, il s’amusait à passer et à repasser le 78 tours. Où dansiez-vous, Matilda, sans moi...
Une vague de mélancolie déferla dans la pièce. A présent, Loïc avait cinquante ans de trop et il maudissait son célibat qu’il avait défendu jusque là comme les américains le Fort Alamo. Il ne souhaitait plus voir se dissoudre le visage. Au contraire. Il aurait donné n’importe quoi pour que celui-ci maintienne son modelé par-dessus un film dont il ne se souciait fi-nalement plus.
A la tristesse succéda l’angoisse de voir s’effilocher l’image.
Mon Dieu ! se prit-il à supplier tandis qu’il éprouvait une cu-rieuse douleur à l’abdomen. Faites qu’elle reste là !
C’était étrange ce besoin soudain que le portrait demeure et, mieux encore, qu’il se mette à vivre. Oui ! Loïc ressentait soudain l’impérieuse nécessité de cette compagnie, d’une spectatrice qui épierait ses moindres gestes, ses plus petits travers, qui apprendrait à le connaître tel qu’il était vraiment et non tel qu’il lui fallait se contenter d’être, jour après jour, pour les uns et pour les autres. Loïc éprouvait le besoin frénétique d’être découvert tel qu’en lui-même, le cœur à nu, par ce témoin silencieux de sa solitude.
Oh oui ! Il aurait vraiment donné n’importe quoi pour que la femme incrustée sur l’écran persiste à faire semblant de le voir vivre et de-meure à jamais dans le petit appartement, tel un objet précieux, délicat parce qu’insaisissable, indiscret cependant, et dont il devrait, par consé-quent, s’accommoder comme d’un ami cher qui vous rend visite.
Il s’était pris la tête entre les mains, coudes sur les genoux, et fixait le cliché de la façon dont il aurait admiré un tableau du Titien ou une manifestation de la Madone. Son regard plongeait dans l’apparition ainsi que dans une eau verdâtre au cœur de laquelle il espérait peut-être voir cir-culer autre chose que des êtres aux yeux stupides de batraciens.
Longtemps après, il parvint pourtant à s’en arracher et gagna le bahut d’où il sortit une bouteille de bourbon. Très vite, l’alcool lui procura une bonne dose de bien-être, et lorsqu’il se réinstalla devant le téléviseur pour se replonger dans l’observation du phénomène, il ressentit un net re-gain d’optimisme. Le visage de la jeune femme rayonnait. Il ne doutait plus qu’elle allait finir par lui parler.

*

Dimanche, 17 heures.

Loïc avait bien cru lui voir bouger les lèvres. Reflet ? Interpré-tation abusive de l’œil fatigué d’avoir trop fixé ? Son cœur fit un énorme bond dans sa poitrine. Mais le visage, s’il s’en était jamais départi, avait déjà repris son immobilité au sourire énigmatique.
Les minutes qui suivirent furent terriblement éprouvantes dans l’attente irréductible de la répétition d’un mouvement qui ne se reproduisit pas. Ce qui ne put que le confirmer dans l’idée qu’il avait eu une hallucina-tion.
Il patienta néanmoins, et en dépit de tout, jusqu’aux informa-tions sportives. Mais le sourire de Mona Lisa demeura tout à fait infrangi-ble.

*

Dimanche, 18 heures 30.

A plusieurs reprises, la fenêtre ouvrant sur le salon était appa-rue, puis s’était évanouie, laissant chaque fois Evangéline dans une sorte d’oubli ressemblant au sommeil. Puis, peu à peu, la jeune femme était par-venue à maintenir un état de conscience durant ces séquences « nocturnes » dont elle avait profité pour essayer de comprendre, de se remémorer. C’était un peu comme de piocher dans un fourre-tout pour récupérer des lambeaux de souvenirs - cartes postales, bouts de crayons, fils de laine, boutons de chemise, vieux calendrier des postes - et s’acharner ensuite à les rassembler. Elle obtenait parfois des images sans cohérence. Plus rarement, quelques scènes s’organisaient. Mais Evangéline avait pour elle une qualité de pa-tience insoupçonnée qui avait fini par lui restituer quelques réminiscences d’un passé plus ou moins lointain.
Dès lors, elle avait mieux accepté sa désincarnation, consécu-tive, lui semblait-il, à sa rencontre avec ce Jaime qu’elle avait aveuglément suivi. Son état présent la satisfaisait pleinement. Ce qui émergeait d’autrefois ne lui apportant qu’horreur et désespoir, elle avait peu à peu abandonné ses tentatives d’introspection pour ne plus s’intéresser qu’à l’intimité de son joueur de cartes.
Elle avait déjà compris qu’il ne la voyait pas tout à fait comme un être de chair ou comme la prisonnière d’une infernale procédure. Il lui semblait même qu’il devinait au-delà de son visage une part d’elle-même. Elle en était sûre. Il s’était attaché à elle. Il était captivé tout autant qu’intrigué par sa présence. Mieux encore, il la réclamait.
Pas un instant, elle n’eut cependant conscience d’être l’un de ces misérables voyeurs qui lorgnent dans les appartements par l’oculaire d’une longue-vue. D’ailleurs, elle n’éprouvait aucun penchant pour cette perversion. En fait, l’aspect physique de Loïc ne lui importait plus, pas plus que ne l’intéressaient véritablement ces mimiques, ces tics qu’il s’autorisait dans le secret de son appartement. A travers le moindre de ses gestes, c’était son âme qu’elle dénudait. Et c’était elle, en fait, qui retenait toute l’attention d’Evangéline.
D’aucuns auraient peut-être dit son caractère, sa mentalité, sa richesse intérieure, sa sensibilité. Elle leur préférait ce terme, sans doute sous l’influence de quelque remugle christique issu de son enfance. Ainsi, presque inopinément, se révélèrent à elle ses aspirations et ses croyances tandis qu’elle s’amusait de ses centres d’intérêt et partageait ses joies et ses colères.
Evangéline, de la sorte, s’immisça au cœur des pensées de Loïc. Et ce qu’elle discerna ne fut pas pour lui déplaire. Un monde nouveau s’offrit à elle, moins destructeur, autrement souriant que le terrifiant abîme qui occupait son propre territoire: Un univers où elle avait soudain envie de planter son bâton afin d’y bâtir le nid où elle vivrait le restant de ses jours.
Néanmoins, un phénomène ne laissa pas de l’intriguer. Elle n’y avait pas pris garde jusque là car il faisait partie intégrante de son décor, comme ces bruissements, ces murmures, ces crissements qui occupent l’atmosphère estivale à la campagne et auxquels on ne prête que rarement attention, croyant goûter au silence.
Il ressemblait à un leitmotiv. A un écho.
Elle chercha à le situer.
Il venait de partout et de nulle part à la fois.
Mais, autant jusque là n’avait-il représenté qu’un simple et va-gue ondoiement qui n’offrait, somme toute, pas le moindre intérêt, autant, peu à peu, constitua-t-il une gêne qui ne cessa de s’accroître au point d’en devenir aussi douloureuse que peut l’être une migraine persistante.
Et c’est en effectuant cette comparaison qu’elle finit par deviner la cause de la résonance importune.
Une chose, indiscernable, était tapie quelque part dans le tunnel. Une chose qui lui fit penser à une araignée guettant du centre de sa toile le moucheron englué dans ses fils.
Peut-être était-elle la noirceur même du tunnel.
Cette chose, en tous cas, dont elle n’avait jusque là pas même soupçonné la présence, se rapprochait d’elle peu à peu.
S’apprêtait à bondir sur sa proie.

*

Dimanche, 19 heures trente.

La pendule venait juste de sonner la demie lorsque le chien se mit à geindre. Le rehpinscher se coucha sur la moquette, aux pieds de son maître, mais avec une circonspection inaccoutumée, surveillant du coin de l’œil l’angle de la pièce où ronronnait le téléviseur. Les poils sombres au-tour de son cou s’étaient hérissés. Les oreilles demeuraient tirées en arrière. Toutefois, les plaintes qu’il poussait à intervalles réguliers ne paraissaient pas émouvoir Loïc, plus intéressé par l’image de l’écran que par les frayeurs du brave animal.
De toute façon, Loïc était trop épuisé pour consacrer ce qui lui restait d’attention à autre chose qu’à la figure souriante. Avait-il conscience de dissiper tout son influx nerveux dans cette contemplation soutenue ? Se rendait-il compte que son intérêt pour l’image insolite se muait peu à peu en une admiration obsessionnelle qui effaçait, lentement mais sûrement, tous les autres pôles d’attraction constituant les piments de sa vie ?
S’il le pressentait, il s’en moquait éperdument. Un plaisir ex-trême exacerbait ses sens et son esprit. Il contenait tout à la fois les délices que procure le plus merveilleux des rêves et la puissante approche d’un l’orgasme qu’il pressentait ne pas s’achever par la frustration soudaine de l’éjaculation mais qui se prolongerait au contraire jusqu’à ce que, épuisé, il décide lui-même d’interrompre l’extase voluptueuse. C’était comme une immersion dans cet éther auquel croyaient les Anciens, zone a-spatiale ou a-temporelle hors de portée de la raison parce que la raison ne peut pas appré-hender le surnaturel, cet univers trouble peuplé des songes les plus fous et où peuvent se réaliser les vœux les plus audacieux.
L’espérance grimpait dans son cerveau telle la colonne de mer-cure sur l’échelle graduée d’un thermomètre plongé dans de l’eau en ébulli-tion. Etreindre Mona Lisa, se confondre avec elle comme une autre image dans un fondu cinématographique. En cet instant où le chien gémissait plus fort que d’habitude, Loïc eut l’impression de se dissoudre vers le point de réalisation du phénomène, situé en apparence juste derrière le verre mais plus probablement dans un ailleurs hors d’atteinte des sens.
Il ne croyait pourtant pas plus aux spectres qu’aux démons suc-cubes qui viennent nuitamment déranger les humains dans leur confortable certitude de la matérialité du monde. Cependant, l’intangible réalité de la jeune femme lui apparaissait comme une douloureuse évidence. Attraction morbide, nécrophilie, éveil d’un instinct suicidaire insoupçonné: Loïc ne tentait pas d’analyser quelle était cette pulsion qui le poussait à la rencontre de la créature d’outre part. Simplement, il n’aspirait plus qu’à la rejoindre.
Il se leva.
S’avança vers le téléviseur d’une démarche qui avait tout de celle d’un somnambule, à cela près qu’il ne dormait pas. Son désir surpas-sait désormais tout ce qui lui restait encore de raison et de volonté.
Parvenu à quelques centimètres de l’écran, il se baissa. Ses bras enserrèrent le téléviseur comme il aurait étreint la jeune femme si elle avait été effectivement présente. Alors, avec une infinie tendresse, il approcha ses lèvres du portrait et les posa avec autant de délicatesse que de gourmandise sur celles de Mona Lisa.

*

Dimanche, 20 heures.

Au moment précis où le jeune homme du salon s’était tellement approché de la fenêtre que son visage occupait l’intégralité de son champ de vision, Evangéline eut la sensation très nette d’être aspirée hors du tunnel. Dans le même temps, elle eut conscience d’être retenue dans le cocon de ténèbres. Elle crut bien alors qu’elle allait s’éparpiller. A cause des attrac-tions contradictoires.
Elle aurait pu comparer cela à un écartèlement. D’une part, la succion externe qui s’efforçait de l’arracher à son habitat. D’autre part, les liens invisibles qui l’y maintenait.
Un souvenir s’imposa alors tandis qu’elle luttait de toute son énergie pour conserver son intégrité. Il venait de faire surface telle une bulle de méthane remontant de la vase d’un marais.
Elle avait lu autrefois, probablement à l’époque où elle préparait le bac, un ouvrage qui traitait de la décorporation. Mais c’était si loin, si dif-ficile à recueillir, qu’il lui fut malaisé de rassembler d’abord, puis d’organiser ensuite, les arguments que l’auteur y développait. Le livre, quoi qu’il en soit, soutenait qu’à l’instant de la mort, le double imbriqué dans le corps humain - ce que les Egyptiens de l’Antiquité appelaient le "kâ" - se trouvait entraîné dans un couloir étroit et sombre au bout duquel s’ouvrait l’Autre Monde.
Si la théorie s’avérait, se pouvait-il donc qu’elle se trouvât dans cette interface ?
Son interrogation en entraîna aussitôt deux autres.
Si cela était, comment donc avait-elle bien pu y séjourner sans être emportée de l’Autre Côté ?
Et pourquoi son âme - ce bio-plasma des ésotéristes modernes - n’avait-elle pas accompli le voyage définitif ? se demanda-t-elle encore.
La réponse s’imposa tandis que la mémoire, qui lui avait fait dé-faut jusque là, lui revenait dans sa quasi-intégralitéé.
L’expérience !
C’était cette expérience à laquelle elle s’était prêtée qui l’avait installée dans ce narthex de l’Au-delà. Elle qui l’y avait maintenue. Elle qui la tirait à présent en arrière, à son corps défendant aurait-elle dit en toute autre circonstance.
Autrement dit, on tentait de la réveiller.
Seulement, Evangéline n’éprouvait pas du tout le désir de re-tourner à sa condition antérieure de fille désemparée et sans le moindre avenir. Elle ne souhaitait pas non plus abandonner Loïc, lui qui la captivait désormais si fort que rien au monde n’aurait pu la persuader de retourner à sa médiocrité journalière.
Sa volonté, cependant, ne pourrait pas longtemps, et à elle seule, s’opposer à la procédure de réanimation. Elle se savait liée à son emballage de chair par des liens insécables, du moins tant que battrait son cœur et que circulerait son sang.
Elle fut prise de panique tandis qu’elle songeait: S’ils l’emportent, je me retrouve dans ma situation d’avant, à moins que je par-vienne à leur résister.
Mais que se passerait-il si les liens invisibles qui la reliaient à son corps cédaient ?
Elle ne savait pas.
Ce qu’elle savait, en revanche, c’est qu’elle ne voulait pas s’arracher à cet homme qu’elle ne retrouverait jamais si elle obéissait aux appels insistants. Ce qu’elle éprouvait à son égard lui apparaissait comme tellement fort, définitif et indissoluble qu’elle n’hésita guère à se persuader qu’elle l’aimait, bien que le mot amour n’évoquât pas grand chose pour elle.
Alors, elle hurla. Autant pour contrecarrer, plus efficacement peut-être, les courants contraires que pour alerter Loïc du danger qui le me-naçait. Car, en s’intéressant à lui comme elle l’avait fait, Evangéline l’avait bel et bien condamné. A l’extrémité du discours emphatique de l’homme à l’accent latin se cachait en effet, dans son horrible simplicité, le but ultime de l’expérience.
Réaliser son vœu.
Quel vœu ?
Voir péter tout ce bordel ! avait-elle dit.
Ainsi, si elle pliait...
Or elle lâchait prise, Evangéline. Le combat était par trop in-égal. L’irrémédiable était en train de se produire.
Une fois encore, elle tenta de prévenir Loïc. Mais son appel dés-espéré n’avait pas la moindre chance de lui parvenir.
Le désarroi la submergea. Il lui fallait faire quelque chose. Mais quoi ? L’attraction qu’elle subissait devenait insoutenable. Déjà, il lui sem-blait qu’elle quittait sa douillette prison pour se mouler à l’intérieur de cette camisole qui ne pouvait être que son corps de chair. Déjà, la fenêtre ouvrant sur l’appartement cédait.
Alors, comme si elle n’attendait que cet instant, la chose, dont elle avait oublié la présence, la chose fondit sur elle.


 Troisième partie



Dimanche, 20 heures.

A peine les lèvres de Loïc entrèrent-elles en contact avec la vitre qu’il se sentit irrésistiblement attiré de l’autre côté. Avalé dans le poste. Comme si le verre venait de perdre sa rigide homogénéité. Comme si l’écran se fluidifiait. Comme s’il venait d’embrasser la surface d’un lac et plongeait à présent dans ses profondeurs abyssales.
Pourtant, pas un instant il ne ressentit une quelconque frayeur. La traversée ne dura du reste qu’un instant, même si cet instant lui parut à la fois plus bref qu’un clignement d’œil et aussi long qu’un siècle. Ce qui ne le surprit pas. Là où il se trouvait désormais, le temps n’avait plus la moindre raison d’être.
Plusieurs événements, qu’il analysa séparément tout en ayant conscience de leur simultanéité et de leur extrême brièveté, se déroulèrent.
L’effet de succion venait de le faire pénétrer dans un élément inconnu, tout à la fois limpide et dense, que ses poumons ne pouvaient aspi-rer. Mais cet effort se révéla inutile. Loïc n’étouffa pas, ne suffoqua pas. Sa respiration était devenue superflue.
Il eut également conscience qu’une main (en tous cas, ce fut cette image qui s’imprégna dans son esprit) s’était emparée de la sienne et le guidait dans l’opacité ambiante.
Plus tard, ou était-ce auparavant, il eut la sensation d’être monté sur un esquif tandis que se précisaient autour de lui les eaux mortes et téné-breuses d’un fleuve dont il n’apercevait pas encore l’autre rive. Un fleuve que la barque traversait, non pas en flottant à sa surface mais en circulant à l’intérieur de ses eaux.
Quant à la main qui le tenait, elle appartenait indubitablement à une femme. Il n’aurait su dire pourquoi il le devinait puisqu’il n’en ressen-tait ni la texture, ni la forme. Pourtant, il en était sûr. Et cette femme ne pouvait être que celle de l’écran.
Mona Lisa.
Il voulut croire qu’elle l’emmenait en voyage de noces. Mais ce serait à un voyage sans retour auquel il était convié. Un voyage au cœur de la pire terreur qu’il ressentirait jamais, englué qu’ils étaient, la jeune femme et lui, dans le magma terrifiant de la chose.
Pendant ce temps, sur la rive dont ils s’éloignaient, l’implosion du téléviseur venait de détruire tout l’appartement et de démembrer les corps d’un jeune homme répondant au nom de Loïc Perri et d’un rehpin-scher appelé Pipeau.
Mais pour eux, cela n’avait plus aucune importance.

*

Dimanche, 20 heures.

L’interruption soudaine des images sur les écrans de contrôle provoqua, dans le laboratoire clandestin, une salve d’applaudissements. Chacun se congratula de la parfaite réussite de l’expérience. Elle leur ou-vrait tous les espoirs. La seconde phase allait pouvoir commencer.
« Nous sabrerons le champagne plus tard ! lança l’homme à l’accent latin dont la mine réjouie laissait deviner sa jubilation. Pour l’instant, nous avons mieux à faire. »
Les écrans, vides à présent, donnaient aux visages un teint bla-fard que la joie, paradoxalement, rendait carrément sinistres.
Chacun retourna à son poste.
Deux hommes cependant, n’avaient pas quitté le leur. Ils s’affairaient au chevet d’Evangéline avec un empressement qui témoignait de leur inquiétude. L’un vérifiait les battements du cœur, la tension arté-rielle, le rythme respiratoire; l’autre les tracés de l’électroencéphalogramme et l’écran d’un ordinateur. Le premier posait de temps à autre une question. Chaque fois, le second répondait par la négative.
« Je n’y comprends rien. Jusque là, tout se déroulait à la perfec-tion.
- Est-ce qu’on aurait prolongé trop longtemps l’expérience ?
- Il n’y a aucune raison. Et tu le sais bien. Elle a été normale-ment alimentée et n’a manifesté aucun signe alarmant. Rien, en tous cas, qui puisse expliquer la situation présente. C’est comme si elle avait basculé du sommeil artificiel dans le coma au moment de l’implosion. »
Deux autres hommes avaient fini par se joindre à eux. Ils parti-cipaient fébrilement aux vérifications.
L’homme à l’accent latin finit par s’approcher, intrigué.
« Germain ! interpella-t-il. Qu’est-ce qui se passe ?
- On n’arrive pas à la ranimer, répondit celui-ci.
Dans le même temps, il pinçait fortement Evangéline à l’avant-bras.
- Pas de réaction ! répondit l’un des assistants.
- La tension artérielle dégringole ! s’enflamma le deuxième. La respiration s’accélère. Il faudrait la placer sous assistance !
Comme dans un coma dépassé, l’électroencéphalogramme ne percevait plus la moindre émission d’ondes bêta et thêta, à croire que la jeune femme avait cessé de vivre. Seul son corps manifestait encore une relative activité correspondant au stade trois.
- C’est incompréhensible ! reconnut celui qui répondait au nom de Germain.
- Est-ce que vous avez les enregistrements ? s’inquiéta Jaime.
- Evidemment !
- Alors, pas la peine de vous tracasser. L’opération a réussi. Peu importe la fille. Vous n’avez qu’à la débrancher. Elle ne nous sert plus à rien. »
Il s’éloigna, tira son portable de la poche de sa veste et composa un numéro. Les services d’incendie avaient dû être alertés. Ils étaient sans doute déjà en chemin. Il lui fallait sans plus tarder lancer l’ultimatum.
Au bout de quelques instants, une sonnerie se fit entendre dans l’écouteur.
« Ouais ! lâcha bientôt un timbre grave.
- Deux, cinq, trois, fit Jaime, selon le code convenu.
- Douze, quinze, treize, répondit son interlocuteur.
- C’est O.K.! » reprit laconiquement l’homme à l’accent latin. Puis il coupa la communication.
A quelque huit cents kilomètres de là, dans une petite agglomé-ration du nord de la France, l’homme qu’il avait eu au bout du fil se dirigea vers la chaise où il avait jeté une veste de cuir et s’en revêtit. Puis il quitta la chambre et descendit à la réception pour régler sa note. Dix minutes plus tard, il garait sa voiture devant une cabine téléphonique.
Une fois la carte à puce introduite, il composa un numéro et at-tendit. Les bip-bip s’égrenèrent. Une sonnerie retentit. Une voix de femme prononça presque aussitôt:
« Commissariat Central. J’écoute.
- Je représente le G.R.L.S., Groupe Révolutionnaire de Libéra-tion Sociale. Vous vous souvenez de moi ?
- Je viens juste de prendre mon poste, fit la voix féminine.
- Peu importe ! Quelqu’un a bien dû recueillir mon précédent message ?
- C’est probable.
- Passez-moi votre directeur !
- Je ne crois pas que ce soit possible. Il n’est pas ici le week-end. Mais le commissaire Tofferly assure la permanence.
- Dans ce cas, passez-moi ce commissaire !
(Une sonnerie, puis:)
- Tofferly, j’écoute.
- Commissaire ? C’est un membre du G.R.L.S. qui vous parle. A 18 heures précises, j’ai alerté vos services en leur annonçant qu’un attentat allait être commis dans un immeuble de la ville. C’est à présent chose faite et vous ne devriez pas tarder à en avoir confirmation. A compter de cet ins-tant, vous avez 24 heures pour réunir cent millions d’euros que vous nous remettrez selon les modalités que nous vous fixerons demain dans la mati-née. Si cette demande n’était pas satisfaite à l’expiration de ce délai, nous détruirons une localité de cinq cents habitants. Ensuite, pour chaque heure de retard, nous doublerons la mise. Mille habitants. Deux mille. Vous avez compris? »
La voix du commissaire fit un « oui » qui manquait quelque peu de conviction, mais l’homme n’en avait cure. Il raccrocha, quitta la cabine pour se diriger nonchalamment vers son véhicule.
Moins d’une demi-heure plus tard, il traversait la frontière. De toute façon, les services de police n’avaient pas la moindre chance de re-trouver sa trace, et encore moins de localiser le laboratoire.
Un léger sourire flottait sur ses lèvres. Il imaginait la tête qu’avait dû faire son interlocuteur et les quelques minutes qu’il était en train d’employer à retrouver le précédent appel et à vérifier qu’un appartement avait bien été détruit avant de décider d’en référer à son supérieur.

*

Dimanche, 20 heures 05.

Evangéline avait agrippé Loïc de toutes ses forces. A présent, ils étaient ensemble.
Prisonniers de la Chose, mais ensemble.
Etroitement enlacés. Ou plutôt, imprégnés l’un de l’autre comme s’ils étaient, chacun et tout à la fois, encre et buvard. Jusque dans les secrets les plus profonds de leur âme. Unis comme un homme et une femme ne pourront jamais l’être lorsqu’ils s’étreignent dans cette illusion de fusion qu’est l’accouplement amoureux.
Dès lors, la lutte contre le courant qui emportait la jeune femme revêtit un nouvel aspect.
Si Evangéline répugnait toujours à revenir en arrière, là où repo-sait, inerte, plongée dans un sommeil artificiel, son enveloppe charnelle, sa résistance n’était plus que de pure forme dans la mesure où elle se savait désormais accompagnée. Il était avec elle. Désormais, rien ne pourrait les séparer.
Mais qu’allaient-ils devenir dès lors que s’opèrerait la réincar-nation ? Ne s’ensuivrait-il pas, fatalement, la dissociation de leur état pré-sent et bienheureux. La fin de cette béatitude. Leur séparation ?
A moins que la fusion de leurs énergies psychotroniques se ré-vèle suffisamment forte pour leur permettre d’intégrer tous deux l’enveloppe charnelle d’Evangéline.
Mais dans ce cas, qu’arriverait-il ? Deux âmes peuvent-elle co-habiter dans un même corps ?
Deux âmes...
Evangéline et Loïc se trompaient.
Soudée à eux, la Chose les accompagnait.
Et elle commençait à les ingérer.

*

Dimanche, 20 heures 10.

« Alors ? La fille, c’est réglé ? demanda Jaime en retournant au-près des opérateurs en blanc.
- Rien à faire ! Elle ne revient pas.
- Bordel ! Vous êtes sourds ou quoi ? Je vous ai dit de laisser tomber. Qu’est-ce que vous attendez ?
- Un instant ! hurla soudain l’un des assistants qui surveillait les tracés de l’électroencéphalogramme. Il se passe quelque chose. »
L’oscillographe venait brusquement de s’affoler. Dans le même temps, les écrans des ordinateurs chargés de traduire les pensées de la jeune femme par l’intermédiaire des électrodes implantées dans le cortex diffu-saient des images surréalistes qui se succédaient à une cadence folle.
Le corps d’Evangéline fut secoué de tremblements. Il se cabra dans une unique et fantastique convulsion. Quelque part, des fils grésillè-rent...
Dans le laboratoire clandestin, le temps semblait avoir suspendu son cours. Pas un seul homme ne bougeait. Chacun retenait son souffle et observait l’endroit où le corps d’Evangéline était allongé.
C’était comme si la foudre s’était abattue sur la table où elle re-posait. La jeune fille baignait dans une lueur irréelle aux pulsations grandis-santes. Les traceurs s’affolaient. Les écrans voyaient se succéder des images incohérentes et quasiment insaisissables en raison de la rapidité de leur dé-filement.
L’homme à l’accent latin qui dirigeait l’opération voulut donner des ordres. Dans ce même instant où sa colère était à son comble, il se de-manda d’ailleurs pourquoi Germain et ses assistants n’avaient pas déjà obéi à ses injonctions. Quoi qu’il en soit, l’émetteur fonctionnait encore et la fille n’était toujours pas débranchée. C’était bien ça, le problème. Il fallait tout de suite couper l’alimentation, déconnecter les ordinateurs, éteindre les écrans, utiliser les extincteurs...
Foutre le camp, nom de Dieu !
C’est dingue tout ce à quoi l’on peut penser en une fraction de seconde lorsqu’un accident se produit. Ce que l’on aurait dû faire ou ne pas faire. Ce qu’il serait urgent de faire. Et de songer, dans le même temps, qu’un pareil coup, si minutieusement préparé et qui avait coûté une fortune, allait échouer parce que des imbéciles n’avaient pas exécuté immédiate-ment un ordre.
Cent millions qui allaient leur passer sous le nez ! Un demi-milliard des francs de l’ancienne époque.
Et ils allaient peut-être tous crever.
Il eut l’impression que la fille se soulevait, qu’elle s’asseyait sur le bord de la table et tendait les deux bras en avant. En revanche, ce dont il fut certain, c’est qu’elle irradiait. Au point que la salle, pourtant parfaite-ment éclairée, semblait plongée dans la pénombre.
Les yeux de la fille se posèrent sur les siens. Deux trous noirs dans la luminescence insoutenable du visage. Deux hublots ouverts sur une éternité d’épouvante.
Il vécut alors un instant d’une fulgurante atrocité, et tous ses complices avec lui qui, à son instar, avaient rivé leur regard dans les orbites ténébreuses du spectre. Ils étaient tirés du dedans. Leurs pieds, leurs jambes, leur bassin paraissaient vouloir remonter jusque dans leur gorge comme si quelque phénomène insurmontable s’apprêtait à les retourner à la façon d’un gant.
Il se fit violence pour esquisser un pas en direction du tableau d’alimentation. C’était leur seule chance. Mais il demeura rivé à sa place, incapable du moindre geste, au bord de la nausée. Son corps pesait des ton-nes et ses entrailles se pressaient au bord de ses lèvres.
Tout à coup, les écrans des moniteurs se remirent à diffuser des images: Un défilement désordonné, presque forcené, de figures télévisuel-les. Des journalistes et des top-modèles d’hier et d’aujourd’hui, des chan-teurs et des hommes politiques, des quidams oubliés que l’actualité avait saisi à un instant particulier de leur vie avant de les rejeter dans l’oubli, des écrivains et des grands couturiers, des médecins et des économistes, des militaires et des philosophes... Il reconnut quelques célébrités. Des noms de speakerines lui revinrent à l’esprit. Ceux d’acteurs et d’animateurs, de spor-tifs, d’un ventriloque, d’un curé. Puis toutes ces ombres se mêlèrent pour façonner un visage indescriptible qui avait l’aspect du pire des cauchemars, la séduction de l’horreur, le masque de la colère et le triomphe sournois du démon.

*

Dimanche, 20 heures 15.

Lorsque Evangéline prit enfin véritablement conscience de la menace qui pesait sur elle, il était trop tard pour lui échapper. L’être duel qu’elle était devenue se trouvait déjà englué dans la Chose et commençait à se dissoudre au sein de l’entité. Une ultime réflexion, qui n’était sans doute plus tout à fait la sienne, traversa alors ses pensées, sans qu’elle puisse s’y dérober, rendant caduques toutes les questions qu’elle et Loïc s’étaient po-sées ainsi que les espoirs qu’ils avaient conçus.
La plupart des peuples croient en la réalité de l’âme humaine. Rares, en revanche, sont ceux qui vont jusqu’à imaginer qu’elle peut être sécable et qui refusent même d’être photographiés par crainte d’en perdre ne fût-ce qu’une infime parcelle. Or, depuis des décennies, depuis les débuts de l’ère télévisuelle, des millions d’êtres humains passaient devant les ca-méras. Leurs images, leurs gestes, leurs agissements étaient saisis pour être ensuite répandus dans des millions de foyers et dispersés dans l’univers. Mais, conjointement, des milliards de parcelles d’âmes humaines avaient été capturées et, depuis, stockées dans un non-univers où elles avaient at-tendu l’instant improbable d’être libérées.
Ce moment-là était venu.
La porte de leur prison s’était ouverte.
Et la Chose, qui n’était autre que l’amalgame de ces milliards de parcelles, pouvait enfin se frayer un chemin vers la liberté. Grâce à Evangé-line. Et avec elle. Car la jeune femme, à son âme défendante, avait connu le même sort. Elle était devenue leur semblable. Tout comme Loïc qu’elle avait enchaîné à son propre destin.
Ce fut son ultime pensée propre avant de se fondre définitive-ment au sein du cauchemar.

*

Dimanche, 20 heures 20.

Avant que l’homme à l’accent latin ait pu réagir, avant qu’aucun de ses complices dispersés dans le laboratoire ait pu effectuer le moindre geste, les haut-parleurs des moniteurs hurlèrent. Un cri qui n’avait rien d’humain mais qui recelait une souffrance infinie en même temps qu’une joie sans égale. Un cri qui était aussi d’un nouveau-né car la Chose venait de naître. Elle disposait désormais d’un corps comme elle possédait déjà un esprit. Elle avait rêvé d’exister. Elle avait rêvé de vengeance. Elle allait pouvoir l’accomplir.
Mais avant tout, la Chose avait faim. Non pour nourrir ce corps qu’elle occupait et qui n’était qu’un habitat sinon un véhicule, mais pour se nourrir elle. Pour se fortifier.
Le corps d’Evangéline se souleva lentement du sol. Son regard, sombre comme l’enfer et dévorant comme un brasier, scruta l’un après l’autre les visages épouvantés, semblant ainsi choisir lequel serait sa proie. Puis elle fondit sur eux tel un ouragan tandis qu’ils vomissaient leur sang et leurs entrailles, dans une frénésie de couleurs et d’odeurs innommables, li-bérant leur âme dont le spectre se rassasia. Enfin, dans une délirante apo-théose, tous les écrans implosèrent. Le vaste local souterrain s’embrasa, je-tant aux fenêtres le voisinage stupéfait et terrorisé par l’incendie soudain.
Aucun des spectateurs cependant ne remarqua qu’une jeune femme, miraculeusement échappée des flammes, s’éloignait tranquillement par les ruelles sombres, aussi silencieuse que l’ange de la mort mais com-bien plus redoutable. Car dans ce monde où l’image est reine, elle avait un terrible combat à livrer. Jusqu’à ce que l’on cesse enfin d’emprisonner d’autres parcelles de ce qu’elle était, de ce qu’elle avait été et ne voulait jamais plus être.

*

Une semaine plus tard, un rapport établissant les liens entre les deux mystérieux coups de fil d’un groupuscule terroriste jusque là inconnu, l’incendie d’un appartement de banlieue et l’explosion du sous-sol d’un immeuble d’une ville de province arrivait sur le bureau du ministre de l’intérieur.
Lorsqu’il l’eut rapidement parcouru, ayant jugé l’enquête close en l’absence de tout survivant et les incidents sans plus d’intérêt qu’un fait divers, le ministre pria sa secrétaire de ranger le dossier au rayon des affai-res classées.
Il avait beaucoup trop à faire depuis que les studios des chaînes de télévision étaient l’objet d’attentats sans précédent et que les rapports s’accumulaient sur son bureau sans que l’ombre d’une piste ne lui soit pro-posée.

Le Reverdel, 27 mars 2001