LE FANTASTIQUE FRANCOPHONE
DES ANNEES 70 AUX ANNEES 90

PHILIPPE WARD

(Paru dans SF Mag)


Lorsqu’on parle de littérature fantastique francophone, quelques grands noms reviennent évidemment à l’esprit : Claude Seignolle, Marcel Aymé, Jean Ray, Jean-Claude Carrière, Jean-Louis Bouquet, Raoul de Warren… Après ces " classiques ", d’autres auteurs sont venus enrichir le genre, qui a connu des évolutions contrastées depuis une trentaine d’années.

Les années 1970 : Le fantastique " parent pauvre ".

Les années 70 marquent le renouveau de la Science-Fiction française : nouveaux auteurs, nouveaux éditeurs, nouvelles collections. Cependant le Fantastique français reste le parent pauvre de la littérature de l’imaginaire. La collection Angoisse au Fleuve Noir est entrain de vivre ses derniers jours (les derniers numéros paraîtront en 1974).

Pourtant une poignée d’auteurs parvient à publier de petites perles. Pierre Kast avec Les Vampires de l’Alfama (J’ai Lu), renouvelle le mythe du vampire dans le Lisbonne des années 1750. Jacques Sadoul poursuit sa Trilogie du Domaine de R commencée en 1960, La Passion selon Satan, Le Jardin de la licorne, Les Hautes Terres du rêve (parus tous trois chez J’ai Lu). Claude Klotz (Pseudonyme de Patrick Cauvin) nous offre une satire de Dracula avec Paris-Vampire (1974).

Un auteur va aussi se faire remarquer en signant des nouvelles dans la revue Fiction : Georges-Olivier Châteaureynaud dont les influences doivent plus à Kafka qu’aux maîtres de l’horreur moderne. Il publie des romans comme Les Messages, La belle Charbonnière.

On peut aussi relever toute une littérature de petits romans d’horreur dans la lignée des Pulps américains, dont le meilleur représentant est la série des Maïk Vegor (Editions Monnet), mais aussi Jean Sadyn à qui l’on doit la série Haute Magie (aux Editions MOC).

Claude Seignolle continue d’écrire : Histoires vénéneuses Belfond 1970, Le meneur des loups (j’aime lire 1979).

Les années 1980 : Le renouveau du Fantastique Francophone

Durant ces années, de nombreuses collections dédiées au fantastique vont voir le jour : Fantastique aux Editions NEO, Les fenêtres de la nuit chez Seghers, Paniques aux Presses de la cité, Epouvante chez J’ai Lu, Terreur chez Presses Pocket. Mis en avant par la déferlante Anglo-Saxonne avec, entre autres, Stephen King, Dean Koontz, Graham Masterton et Ramsey Campbell, le genre fantastique regagne les faveurs du public. Le fantastique francophone relève la tête durant les années 1980. L’apparition de nombreux fanzines et la collection Gore au Fleuve Noir vont être les supports de ce renouveau.

Parmi les fanzines nous pouvons citer Phénix, la revue dirigé par Marc Bailly, Mater Tenebrarum de Gérard Coisne et Crépuscules d’Olivier Raynaud.

Mais la grande révélation des années 1980 va être la collection Gore publiée par le Fleuve Noir. Surfant sur la vague des films sanglants comme Massacre à la tronçonneuse ou la nuit des morts vivants, le Fleuve Noir va éditer de petits romans allant du génial au carrément nul. Les auteurs français vont y alterner avec les anglo-saxons. On y retrouve : Joël Houssin, Jean Mazarin (sous le pseudonyme de Necrorian), G.J Arnaud, Christian Vilà, Daniel Walther, Pierre Pelot, Gilles Bergal (pseudonyme de Gilbert Gallerne), Claude Ecken, Michel Honaker, Corsélien et Kââ (pseudonymes de Pascal Marignac), Eric Verteuil, Kurt Steiner, François Darnaudet et Richard D. Nolane, le dernier a être publié en 1990.

Cependant, le genre s’essouffle. Pour des raisons complexes, le lectorat stagne. Les éditeurs décident d’abandonner certaines collections. Angoisse avait disparu en 1974, Gore est arrêtée en 1990.

Les années 1990 : Le Fantastique francophone s’affirme

Les années 1990 vont montrer que les auteurs francophones sont à la hauteur de leurs confrères anglo-saxons. Des éditeurs vont publier de plus en plus de romans ou de nouvelles francophones et ainsi rendre le genre populaire parmi un nouveau lectorat.

Un des premiers à se lancer dans cette voie est Alain Dorémieux. En 1991 paraît dans la nouvelle collection Présence du Fantastique chez Denoël le numéro 1 de l’anthologie Territoires de l’inquiétude. Une anthologie qui va connaître 9 volumes contenant chacun un savant mélange d’auteurs francophones et étrangers. On peut citer parmi ceux qui nous intéressent des auteurs connus pour leurs ouvrages de SF, mais aussi de nouveaux auteurs : Jean-Pierre Andrevon, Daniel Walther, Raymond Milesi, Thierry Di Rollo, Jean-Daniel Brèque (un des rares auteurs français à avoir publié des nouvelles dans des anthologies américaines), Pierre-Paul Durastanti, Noé Gaillard, Wildy Petoud, Jacques Barbéri, Philippe Curval, etc..

Outre le fait d’être un brillant anthologiste, Alain Dorémieux est aussi un grand écrivain à qui l’on doit un superbe roman de Fantastique : Black Velvet (chez Denoël)

C’est également à cette époque que se révèle un des auteurs vedettes du genre : Serge Brussolo. Auteur touche-à-tout, aussi à l’aise en Science-fiction, polar, fantasy qu’en roman historique, on lui doit de petites perles en fantastique comme : La meute (Gérard de Villiers) ou Boulevard des Banquises (Denoël)

Après l’abandon d’Angoisse et de Gore, le Fleuve Noir va essayer de relancer des collections Fantastiques. Ce sera une nouvelle collection Angoisse qui ne connaîtra qu’un nombre restreint de numéros (dont Le haut Lieu de Serge Lehman), puis Frayeurs sous la direction du cinéaste Jean Rollin qui va publier des auteurs comme Anne Duguël, Alain Venisse, Bernard Florentz. La vénérable collection anticipation publie des romans purement fantastique. On peut citer : Sylvana et Le Diable à quatre de Michel Pagel, ou la série du Commander par Michel Honaker (publiée d’abord par Média 1000).

La fin des années 1990 marque une étape décisive dans l’affirmation du genre.

En Janvier 1998 paraît le premier numéro Ténèbres, revue professionnelle dirigée par Daniel Conrad et Benoit Domis. Là aussi le maître mot est le mélange d’auteurs francophones et anglo-saxons. De grands anciens comme Jean-Pierre Andrevon, Françis Valery, Jean-claude Dunyach, François Darnaudet, vont côtoyer de nouveaux talents : Alain Delbe, Jean-Jacques Nguyen, Fabienne Leloup, Jean-Jacques Girardot, Jérémy Sauvage, J-M Calvez, Sylvie Miller & Philippe Ward etc…. Dans la foulée, Daniel Conrad va piloter au Fleuve Noir une anthologie Fantastique : De Minuit à Minuit où il attire des auteurs venant de la littérature générale, réalisant une Fusion des genres qui préfigure ce que sera peut-être le Fantastique des prochaines années.

La fin des années 1990 et le début des années 2000 marque l’arrivée de nouveaux éditeurs. Chacun avec ses spécificités. Orion/Bifrost va sortir Nuées Ardentes de Michel Pagel. Les Editions de l’Agly vont publier des romans fantastiques de Francis Valery, François Darnaudet : L’Appel de Collioure (une réédition revue et corrigée du roman paru dans la collection Gore) et Lucile Negel. Cylibris va publier les premiers romans de Philippe Ward : Artahe et de Jean-François Moles : La danse de Mahakala.

En Avril 1999 les Editions Naturellement se lancent avec deux auteurs : un français et un anglais. L’anglo-saxon n’est autre que Graham Masterton. Le français est Philippe Ward avec Irrintzina. Signe que le genre s’affirme, on crée en 1999 un prix dédié au fantastique francophone. Irrintzina obtient le Prix Masterton et le Prix Ozone des lecteurs de SF Magazine dans la catégorie meilleur roman fantastique Français. Naturellement poursuit sa promotion du fantastique en publiant des romans francophones comme : L’Ogresse de Michel Pagel, Le Syndrome de Chronos et l’Orgue de Léonardo de Christophe Corhouts qui reprend le flambeau belge de Jean Ray ou Thomas Owen et L’autobus de Minuit de Patrick Eris (pseudonyme de Thomas Bauduret), Séréna Gentilhomme et Nuits étrusques. Toujours chez Naturellement Marc Bailly lance l’anthologie Forces Obscures qui vient de publier son troisième recueil, et Daniel Conrad pilote l’anthologie Ténébres 2000. De nouveaux auteurs très prometteurs s’y distinguent, comme Mélanie Fazi ou Philippe Heurtel.

D’autres éditeurs se décident à publier des auteurs francophones, en littérature fantastique. Denoël avec Anne Duguël et son magnifique Entre chien et louve (prix Ozone 1999), J’ai Lu avec Katherine Quenot et l’auteur québécois-haïtien Stanley Péan. Le Canada qui est aussi une terre de Fantastique. Certaines productions outre-atlantique commencent à nous parvenir comme les écrits de Joël Champetier (publié aux Editions Alire), Daniel Sernine, Claude Bolduc, Esther Rochon, Hugues Morin ou Natasha Beaulieu.

Les années 2000 : Quel avenir pour le fantastique francophone ?

A l’aube du troisième millénaire le fantastique francophone se porte relativement bien : de jeunes auteurs commencent à s’affirmer, des romans et des anthologies paraissent. Certains éditeurs de littérature générale commencent à publier des livres fortement teintés de fantastique comme P.O.L avec Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq, ou Robert Laffont avec Célanire, cou coupé de Maryse Condé. Le fantastique français repart à l’assaut du grand public, semble-t-il. Mais il se cherche encore. Tout d’abord dérivé des modèles anglo-saxons, puis très lié aux littératures de l’horreur, il commence à s’en démarquer. En France, le fantastique explore d’autres thématiques et se tourne peu à peu vers les légendes régionales. L’avenir marquera-t-il le développement d’un véritable fantastique français ? Assisterons-nous à la naissance d’une littérature de fusion ? Au renouveau d’un fantastique de terroir ? Les auteurs nous donneront bientôt des réponses…

Philippe Ward